Histoire de la découverte et de l’achat de Chanin
ou
le long chemin pour reprendre un chalet d’alpage .

(Ceci est une version abrégée, pour l’histoire complète allez dans le « Histoire d’une reconstruction« )

Marc et Louis Pernot sont deux parisiens passionnés de culture, d’histoire savoyarde, et en particulier des chalets d’alpage et de la vie en Montagne. Depuis leur enfance ils ont rêvé d’un certain chalet inaccessible et merveilleux… qui n’était pas à vendre.

Après 15 ans de tractations ils ont pu enfin réaliser leur rêve et acheter ce chalet, mais entre temps il était rendu à l’état de ruine.

Ils ont alors, entièrement par eux-mêmes, entrepris la restauration complète de ce chalet, cherchant non seulement la reconstitution historique, mais aussi à lui rendre son âme.

1. Les débuts.

Notre passion pour les chalets d’alpage est presque aussi vieille que nous, et il nous aura fallu attendre presque trente ans pour réaliser ce vieux rêve d’enfants.

Chalet des Aplanes

Tout a commencé en 1964 quand nos parents nous ont emmenés pour la première fois au Mollard d’Albiez, j’avais alors 4 ans. Nous devions y passer presque toutes nos vacances. Vus de loin, ou approchés, à pieds, ou à ski, ces chalets perdus dans la montagne nous fascinaient. Quelques années plus tard vers 12 ou 13 ans, j’ai eu la chance de goûter moi-même la vie d’alpage en participant à celle-ci dans un chalet encore en activité. L’ambiance de tranquillité, une vie simple en totale intimité avec la nature et la montagne ont gravé encore plus profondément cette passion pour les chalets, et tout ce qui pouvait y être associé, leur architecture, leur mobilier, leur odeur, leur vue etc…

C’est alors que notre père nous poussa un peu plus dans le rêve en nous faisant imaginer qu’on pourrait en acheter un. C’était une des choses les plus merveilleuses que nous pouvions imaginer, mais nous ne pouvions pas penser que ce serait si difficile.

Plusieurs tentatives furent faites sur différents chalets plus beaux les uns que les autres, mais cela ne pu jamais aboutir, l’un fut rasé par une avalanche juste avant que nous l’achetions, un autre, à l’abandon, après des années de tractation finalement ne fut pas lâché par les propriétaires. C’était désespérant, mais nous rêvions de plus en plus.

2. La découverte de Chanin

Et puis en 1976, nous observons d’Albiez qu’assez loin vers les Arves, on voit un curieux chalet très haut, tout seul et bien visible sur une grosse crête d’herbe. La carte nous indique qu’il s’agit du chalet de Chanin, au-dessus d’Entraigues, sous la cîme des Torches.

Plusieurs reconnaissances sont faites, et là le coup de foudre est immédiat et total, le chalet est absolument incroyable, avec une vue unique, imprenable, allant des Aiguilles d’Arves, jusqu’au mont Blanc que l’on voit à prsesque 100 kilomètres de là. Certes le chemin est long pour y arriver puisqu’il y a près de mille mètres de dénivelée depuis Entraigues, mais le chemin est magnifiquement creusé et ancien, il est varié et monte comme une sorte de coursive accrochée à flanc de montagne. La difficulté d’accès sans doute ajoute au bonheur toujours unique que l’on éprouve lorsqu’après trois heures d’ascension le chalet apparaît d’un coup régnant sur sa montagne.

Le rêve repart immédiatement, ce chalet serait notre bonheur absolu.

 

     Chanin     

3. Tractations

Trouver le propriétaire n’est pas très difficile, mais le chalet est en indivision entre plusieurs héritiers un peu partout en France. Nous venons très souvent voir ceux qui habitent encore aux Arves, nous les faisons parler du Chalet, de leur vie là-haut, essayant de glaner tous les détails permettant d’imaginer et de reconstituer dans notre esprit une vie qui nous semble à la fois étrange et merveilleuse.

A priori, ils ne sont pas contre l’idée de vendre, mais il faut voir avec les autres membres de la famille, et ça traîne, la réponse est toujours reportée à plus tard. Nous continuons avec constance les visites avec plaisir d’ailleurs, mais petit-à-petit, nous commençons à moins croire à notre rêve. Pourtant, nous montons à Chanin aussi souvent que possible, pour le plaisir…

Chanin en 1982

Un jour, miracle, la réponse est : « d’accord… proposez un prix ». Incroyable, nous n’osons y croire. Nous réfléchissons, mais nous sommes encore jeunes et sans ressources, nous proposons un prix par lettre. Une nouvelle visite pour avoir la réponse, le prix est considéré comme trop faible, surtout sans doute divisé entre tous les héritiers. Tout est reparti à zéro, même une nouvelle proposition plus élevée ne permettra pas de débloquer la situation.

Suit alors une période très triste. Nous continuons d’essayer d’inciter la famille possédant le chalet à vouloir nous le vendre, mais plus rien n’avance. Et même, notre insistance génère de l’incompréhension et devient suspect. Pourquoi une telle rage à vouloir acheter un chalet qui dans le fond n’est pas, pour un savoyard, synonyme de plaisir. Il faut voir que la vie en alpage était pour eux une nécessité, et que la vie y était dure. Un chalet, c’était un simple outil de travail, et pour beaucoup ne rappelant que des mauvais souvenirs.

Chanin en 1979

En même temps, le chalet commence à se dégrader faute d’entretien. Des tôles du toit sont arrachées par le vent et non remplacées. La pluie fait pourrir le foin dans la grange, puis le plancher, puis certaines poutres qui s’écroulèrent. Plus tard, la porte de la grange est arrachée (sans doute par la surpression causée par le vent s’engouffrant par les trous du toit), et une année, vers 1983 ou 1984, un coup de vent plus fort que les autres soulève le toit, celui-ci se déplace de deux mètres sur le côté et d’un mètre vers l’avant, il retombe à l’intérieur du chalet, à cheval sur le mur est, brisant toutes ses poutres, les dégâts sont considérables.

          Chanin en 1991

Nous espérons alors que la gravité de la situation va encourager les propriétaires à se défaire enfin de leur chalet, mais non. D’abord du bas, aux jumelles, on ne se rendait pas très bien compte de la gravité de la situation, et n’ayant pas, comme nous d’attachement au passé, ils pensaient pouvoir bricoler dans la ruine un abris bien suffisant pour aller passer une nuit de chasse.

Nous préférons alors ne plus trop y penser, nous n’allons pratiquement plus à Chanin tellement cela nous fait de la peine. Nous n’y croyons plus.

4. Acheter Chanin

Mais en 1991, rencontrant presque par hasard l’un des héritiers, il nous demande si nous serions toujours intéressés, parce que eux, ils seraient vendeurs. J’ai cru que le soleil tombait à mes pieds. Cela faisait quinze ans que nous en rêvions comme d’une chose impossible. Il en demandait un prix que nous pouvions payer. En soi, c’est difficile de dire si c’était cher ou pas cher, la somme n’était pas nulle pour l’époque, ni trop importante, mais c’était pour un chalet totalement en ruines où il fallait tout refaire.

Le bon sens aurait voulu que nous refusions, mais nous en avions tellement rêvé depuis que nous étions enfants qu’il était impossible maintenant de refuser. La réponse fut donc donnée sans même réfléchir et sans bien imaginer les implications futures : « oui ». Et c’est ainsi que nous fûmes propriétaires d’un tas de ruines à plus de 2200 mètres d’altitude, et pratiquement inaccessible.

       

5. Les préparatifs de la reconstruction.

Nous étions remontés, bien sûr, pour faire un audit de la situation. Elle était encore plus catastrophique que prévue.Vu du bas, le chalet avait conservé son aspect « pointu », mais le toit tombé des murs reposait sur la terre depuis plus de dix ans, et en fait pratiquement tous les bois étaient pourris et impossibles à réutiliser.

Chanin

Nous avions pensé au départ soulever le toit pour le remettre en place tel quel, cela s’avérait évidemment impossible. Il n’y avait donc qu’une seule solution : entièrement tout démonter le toit, mesurer tous les bois que l’on pouvait encore mesurer, remonter les murs en pierre démolis (en fait à plus de 50%), puis reconstruire tout le toit à l’identique avec des bois neufs.

Mais cela supposait de monter plusieurs tonnes de matériaux, chose impossible à faire par le chemin à moins de disposer comme il y a cent ans d’une noria de trente mulets. La seule solution c’était l’hélicoptère, c’est simple… mais cher.

Autre problème : le chemin, à l’abandon depuis plus de vingt ans, il était complètement embroussaillé, et devenu impossible à suivre. Ce fut, en fait le premier de nos travaux, une centaine d’heures de débroussaillage pour permettre au moins de pouvoir monter à pied au chalet sans s’épuiser à passer dans des broussailles impénétrables, ou à les contourner en montant droit dans la pente.

Débroussaillage

Sur place, des relevés rapides du plan de la charpente et de l’état des bois restant nous ont permis d’avoir une idée de ce dont nous aurions besoin comme bois. Pour la couverture ayant trouvé sur place un très grand nombre de planches possédant une rigole sur le plat de chaque côté nous avons conclu qu’il avait dû être couvert en planches, des bardeaux comme encore aujourd’hui dans les hautes alpes, avant d’être couvert en tôles. Personne dans le pays n’avait jamais entendu parler que le chalet ait pu être couvert autrefois de la sorte, mais les preuves étaient bien là. Nous avons donc voulu le remettre non pas en tôles, mais en bardeaux. Un seul scieur dans toute la vallée a bien voulu nous faire les centaines de bardeaux nécessaires, et c’est lui qui a fait toute notre commande de bois : près de 15 tonnes en tout. A cela devaient s’ajouter différents outils indispensables, heureusement pas de sable ni de ciment, puisque nous avions décidé de refaire les murs en pierre à l’ancienne.

Plateau de Montrond    Matériaux

6. La reconstruction

C’est donc un hélicoptère qui a, un beau jour de la fin juin 92 fait les 32 rotations nécessaires pour tout acheminer sur place.

Hélicoptère     Héliportage

Ne cherchant ni l’ostentation, ni la publicité, nous espérions être discrets, mais là c’était raté : personne n’a pu ne pas voir ce ballet aérien incessant autour de Chanin.

Mais comme nous étions pour ainsi dire inconnus dans la pays, (notre base étant Albiez), les interrogations, les bruits et les légendes ont commencé à courir. Certains ont pensé que nous étions des milliardaires, ce n’était et ce n’est toujours pas le cas, juste deux jeunes mettant tout ce qu’ils possédaient dans un projet fou et inutile. D’autres que nous dirigions une sorte de colonie de jeunes que nous mettions là au travail, alors que nous n’étions que deux frères avec deux ou trois amis ayant bien voulu venir nous aide. D’autres, tout simplement ont dit que nous n’y arriverions jamais, ou que si nous parvenions à faire quelque chose, cela ne passerait pas un hiver… Mais cela ne nous dérangeait pas, nous étions dans notre oeuvre, habitant en montagne pendant un mois et demi, ne descendant dans la vallée le plus rarement possible que pour le ravitaillement en nourriture ou en matériel…

Comme nous devions démonter le chalet pour le remonter, nous n’avions aucun abri. Nous avons donc du vivre sous tente pendant près de deux mois. A 2200 mètres d’altitude, ce n’est pas chose toujours facile, il gèle pratiquement toutes les nuits, et nous avons souvent eu de la neige. Nous avions une tente pour le couchage, une autre pour le matériel, et une troisième plus spacieuse sorte de grande tente de touriste récupéré et montée près du chalet, nous servant de lieu de vie. Le climat était tellement rude que nous avons dû mettre le poêle dans cette grande tente pour nous réchauffer, et après un premier orage où elle a failli s’envoler, nous l’avons lestée avec des chevrons.

Tente

Cela étant, nous avons donc entièrement démonté le chalet, ne laissant qu’une sorte de chose plate et vaguement en ruines

Démontage du chalet   Démontage

Orage    Démonté

Puis nous avons remonté les murs…

Reconstruction   Pierres

… refait la charpente à l’identique, avec plus de 2/3 de bois neufs, et tenté de ré-assembler le tout.

Charpente    Eléments   Charpente

Cela n’était d’ailleurs pas si simple, le chalet était tombé depuis longtemps, et il n’était pas facile de savoir à quel endroit exactement était le toit, quelle hauteur sous plafond y avait-il dans la cuisine, comment étaient faite la porte entre la cuisine et l’écurie, y avait-il un soubassement en pierres en-dessous des planches, quelle épaisseur de planches utilisaient-ils pour faire les lits… Pour cela, nous avions quelques photos d’avant la catastrophe, nous essayions de réfléchir, et nous allions souvent voir les anciens propriétaires pour leur poser des questions. Nous leur posions toute sorte de questions: dans quel sens s’ouvrait la porte de la cave ? Est-ce que le plancher de la grange était en pente ? Où trouver un bois pour faire un contrevent qui nous manquait ? Ces questions devaient leur sembler curieuses, souvent triviales, ou sans importance réelle, mais pour nous elles étaient essentielles, parce que d’une part, nous voulions comprendre, et que d’autre part, nous voulions faire une reconstitution absolument exacte de ce qu’était le chalet dans les années 50.

Faîtière          

 

      

C’est cela en fait qui devait être le plus difficile à comprendre. Pour eux, le chalet était un outil de travail, quelque chose de fonctionnel et d’utilitaire, pas une œuvre d’art, pas un monument historique à préserver à tout prix. Au contraire, ce qui nous intéressait nous, ce n’était pas l’aspect pratique, ni l’utilisation professionnelle que nous aurions pu en faire, mais le témoin de l’histoire, c’est que par ce chalet, nous pouvions toucher du doigt une époque révolue, et même d’une certaine manière la revivre nous-mêmes. C’est pourquoi nous voulions reconstruire Chanin absolument à l’identique, en n’y apportant aucune modernisation, aucune amélioration, aucun élément de confort moderne. Nous voulions pouvoir y vivre comme on y vivrait il y a cent ans.

Tout neuf

Aujourd’hui, le pari est réussi, et nous vivons là-haut en dormant dans la paille, en faisant cuire notre dîner sur le poêle à bois, et en allant chercher l’eau à la source. Il n’y a pas d’électricité, pas d’eau courante, pas d’isolation, pas de panneaux solaires, juste l’authenticité, le dépaysement. Il nous faut toujours monter trois heures à pied pour gagner ce plaisir, mettant nos pieds aux mêmes endroits que tous ceux qui nous ont précédés sans doute depuis près de mille ans, là-haut, on retrouve les mêmes gestes, les mêmes sentiments. C’est une forme de réconstitution historique, mais pas comme dans un musée où on se contente de regarder des objets d’un temps ancien, là, on voit, et on le vit, c’est extraordinaire, et rarissime dans notre monde si technologique. Il y a en France certainement peu d’endroits permettant ce réel dépaysement.

La seule différence par rapport à l’ancien temps, c’est que nous, nous y passons quelques jours, et que nous redescendons, nous n’avons aucune contrainte. Certes, la réconstitution n’est pas vraiment exacte, puisque nous n’avons que le bon côté des choses, pas la peine, pas la fatigue, pas les soucis de soigner les vaches, de les garder, de faire le lait, le beurre, le foin etc… C’est là sans doute ce qui nous met en situation de décalage par rapport à ceux qui ont vécu vraiment la vie d’alpage, et qui ne peuvent se défaire de l’aspect « travail ». Pour nous, c’est un loisir, et il est certain que nous cultivons une vision quelque peu « romantique » du passé. Mais peu importe, ce passé, même s’il était dur avait aussi des côtés extraordinaires dont des citadins comme nous avons tant besoin parce qu’il nous offre précisément ce qui nous manque le plus.

       

La suite des aventures et plein de photos actuelles se trouvent dans la page « Dernières nouvelles  » et ses archives…

Une Réponse à “Histoire d’une reconstruction (en bref)”

  1. Faure Jean Michel dit :

    Belle histoire .
    Bravo
    Jean Michel

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